Depuis sa création, la Bobine a comme objectif d'ouvrir un espace interculturel d'échanges, d'informations, d'actions, destiné à favoriser l'intégration sociale, professionnelle, culturelle, scolaire, harmonieuse des familles avec de jeunes enfants, issues de l'immigration arabo-musulmane. C'est ainsi qu'en 1992, nous exprimions les objectifs de notre projet en partant de la situation concrète de Droixhe où les logements sociaux abritaient 80% d'immigrés (en majorité marocains, turques et kurdes) et 8% d'actifs dans la population globale du quartier.

A l'époque, quatre observations, fruits d'échanges avec l'école communale de Droixhe et la maison médicale la passerelle et de notre expérience professionnelle dans le domaine social, scolaire et éducatif, ont guidé notre projet. Je les rappelle brièvement :

  1. L'enfant d'immigré est investi d'une fonction, d'un rôle dépassant ses seules compétences d'enfant ; son statut d'enfant et ses capacités de développement s'en trouvent modifiées, avec des conséquences scolaires et sociales dommageables pour l'enfant, sa famille et souvent la société d'accueil.

    En effet, il est pour sa famille un bien économique et social, une assurance en quelque sorte contre la maladie, la vieillesse. L'importance des familles nombreuses, l'étalement des naissances dans le temps et la prédilection pour le garçon trouvent entre autre leur origine dans le développement économique de ces sociétés.

    Il sert de porte parole dans les contacts avec la société civile du pays d'accueil (formulaires d'allocations familiales à remplir, réclamation de loyers en retard à déchiffrer, transmission des messages, d'informations, voire d'injonctions du personnel enseignant, des travailleurs médico-sociaux ...

  2. L'amputation dans sa fonction économique, sociale, relationnelle, l'obstacle de la langue, le déracinement sont souvent chez la femme immigrée, des sources de frustrations, d'insécurité, de repli sur la famille et amènent parfois une perte d'identité.

  3. Les valeurs (sécurité sociale, équipements collectifs...) que nos sociétés industrialisées ont mis en place pour protéger la famille ou l'individu contre les situations pénibles ou inéluctables (naissance, perte d'emploi, vieillesse, violences, mort...) ou lui permettre d'exercer ses droits (formation, crèches...) sont non seulement ignorées des migrants, mais vont souvent à l'encontre des valeurs traditionnelles véhiculées dans leur société d'origine.

    Ces différences voire ces oppositions parfois (ex : égalité des droits des hommes et des femmes) dans les schémas d'organisation sociale freinent l'acquisition des règles du pays d'accueil, retardent l'insertion et même conduisent à l'exclusion.

  4. La situation scolaire des enfants d'immigré est caractérisée par l'échec. En conséquence, à l'image de la réussite que la famille s'était forgée avant d'arriver s'oppose la réalité de l'échec, favorisant plus le repli sur la famille et le groupe ethnique que l'intégration.

 

Au départ de ces observations, nous avons ouvert un lieu au rez-de-chaussée d'un building au cœur de Droixhe où nous souhaitions accueillir les femmes et leurs enfants de 0 à 3 ans. Par temps clair, nous arpentions le parc autour de l'étang pour rencontrer les femmes du quartier qui venaient s'asseoir sur les bancs surveillant les ébats de leurs enfants. Parallèlement à cette action, nous animions un espace de jeux à l'O.N.E., seul lieu de rencontre obligé des mamans où marocaines, turques et kurdes se regardaient en chien de faïence sans se saluer. Une collaboration étroite et spontanée avec deux instituteur(rice) primaire ,l'infirmière de la consultation et les deux animatrices de la Bobine permit de développer un projet qui visait la confection d'un carnet imagé à l'usage des utilisateurs de la consultation illustrant les ingrédients qui entraient dans la confection d'une panade, d'une soupe anti-diarrhée,.... 90% des mamans des deux classes primaires qui avaient participé au projet ont franchi le seuil de l'école pour vivre avec leurs enfants une journée scolaire et participé à cette expérience.Ce projet permettait aux mamans qui avaient tendance à garder le plus longtemps possible leurs jeunes enfants avec elle (car il partageait leur journée et était le seul lien avec leur langue maternelle) de démystifier l'école , de se rassurer également sur le traitement réservé à leurs enfants quant ils la fréquentaient.

Une permanence sociale et un atelier couture, support et outil permettant aux femmes d'échapper au contrôle familial et de quitter leur domicile avec un objectif « rentable », offrirent à l'espace d'accueil que nous avions créé une crédibilité. Rapidement l'endroit devint trop exigu et les femmes souhaitèrent qu'un cours d'alpha soit mis sur pied.Si nous voulions que les mamans avec de jeunes enfants puissent participer, nous devions intégrer ceux-ci dans les cours.C'est ainsi que dès 1996, femmes et enfants de 0 à 3 ans étaient accueillis ensemble dans le même local.

Très vite nous avons constaté d'une part, que les grossesses étaient répétitives et représentaient souvent un obstacle à l'insertion des femmes dans un projet social, professionnel ou de quartier et d'autre part, que les femmes étaient demandeuses d'une alphabétisation plus intensive et porteuse d'autonomie sociale et d'avenir professionnel

Nous avons, dès lors, scindé les activités en ouvrant dans le lieu même de la formation une halte-accueil. Cette initiative était une gageure, car elle s'adressait à un public où l'angoisse de la séparation présente chez la plupart des mamans est renforcée par l'ignorance de la réalité des lieux d'accueil d'enfants en Belgique et par l'incapacité que nous avons à les rassurer par des mots inconnus et incompréhensibles au stade actuel de leur connaissance du français.

Cette anxiété est tellement forte qu'elle provoque parfois des abandons de formation.

La plupart des femmes qui fréquentent la Bobine n'ont aucune représentation de la garde des jeunes enfants en collectivité dans la mesure où cette une pratique est peu utilisée par les familles immigrées. Ainsi, elles ne peuvent pas construire cette représentation par des échanges avec leur entourage (auprès de parents qui ont déjà vécu cette expérience) comme cela se fait souvent dans le public autochtone.

Ce cheminement avec les femmes et les enfants fréquentant la Bobine n'a pas arrêté les grossesses répétées et là n'était pas notre but, mais a permis et permet toujours d'apprivoiser une réalité culturelle souvent restrictive et contraignante et de lever progressivement les obstacles à l'autonomie et à la réalisation sociale de notre public.


Avec le soutien de

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